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Pour protéger la santé mentale des adolescents, les réseaux sociaux doivent changer

janvier 17, 2026

« Les adolescents sont très sensibles aux stratégies qui peuvent être mises en place par les réseaux sociaux, c’est donc un sujet majeur de santé publique justifiant cette expertise« , explique en conférence de presse Thomas Bayeux, chef de projets socio-économiques, direction sciences sociales, économie et société à l’Anses. L’agence de santé sanitaire vient de publier un rapport basé sur plus de 1000 publications scientifiques et détaillant les risques sanitaires de l’usage des réseaux sociaux par les adolescents, ainsi que des recommandations pour s’en prémunir.

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A la base, un constat. « En France, 42% des adolescents de 12 à 17 ans passent entre 2 et 5 heures par jour sur leur smartphone, et 9 % y passent plus de 5 heures« , soulignent les experts dans le rapport, se basant sur le baromètre 2025 du CREDOC (Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des Conditions de vie). Mais au-delà du temps d’exposition aux écrans, ils se sont ici concentrés sur l’usage qui en était fait. YouTube, Snapchat, Instagram, Tik Tok, etc : d’après le même baromètre, 17% des 12-17 ans partagent ou commentent des contenus trouvés sur les réseaux sociaux plusieurs fois par jour, et 36% les lisent plusieurs fois par jour. Enfin, ils sont 45% à y poster du contenu chaque semaine ou plus souvent.

Les jeunes filles en première ligne

« Poster des selfies ou des images retouchées sont liées à l’intériorisation des idéaux de beauté, comme la minceur, à l’auto-objectification de son corps, qui devient un objet que l’on peut manipuler, surveiller et contrôler, et à se comparer aux autres« , énumère Olivia Roth-Delgado, coordinatrice de l’expertise, unité d’évaluation des risques liés aux agents physiques et nouvelles technologies, Anses. Résultat, les adolescents ont plus de risques de développer des troubles du comportement alimentaires (TCA) tels que l’anorexie. « Ces mécanismes sont connus et ont été vus avec les magazines, mais aujourd’hui les ado se comparent non pas à des stars mais à leurs pairs, ce qui rend ces idéaux plus atteignables« , ajoute la coordinatrice.

Ce sont les jeunes filles qui sont les plus touchées. Elles sont plus présentes sur les réseaux, y plus concernées par la pression des normes et stéréotypes de genre et accordent plus d’importance à ce qu’il se passe sur ces plateformes. Elles sont également plus nombreuses à les utiliser tard le soir que les garçons, plus nombreux à jouer aux jeux vidéos. Les conséquences sur le sommeil sont désastreuses. Entre exposition tardive à la lumière bleue et émotions, la détérioration de la qualité du sommeil peut générer fatigue bien sûr, mais aussi tristesse et irritabilité et, sur le long terme, obésité, troubles anxieux et dépressifs.

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Les adolescentes sont particulièrement touchées par le cyberharcèlement, qui agit en continuité du harcèlement subi en vie réelle, et qui peut se nourrir d’images intimes initialement envoyées à leur partenaire. « Les ado qui pratiquent le sexting peuvent être la cible de sextortion (chantage sous peine de diffusion d’images intimes, ndlr) ou de pédopiégeage (un adulte mal intentionné se lie d’amitié avec un mineur en ligne, ndlr) associé à une perte de santé mentale et le développement d’idées suicidaires« , alerte Olivia Roth-Delgado.

L’adolescence, une période vulnérable face à des plateformes manipulatrices

Les experts le disent depuis longtemps, ce nouveau rapport le confirme : l’usage des réseaux sociaux, bien que non dépourvu d’intérêt sur le plan des interactions sociales de fond, comporte de nombreux risques de santé pour les adolescents. « C’est une période non anodine, qui participe à la construction du soi« , explique Thomas Bayeux. « Biologiquement, le développement du cerveau arrive à maturation lors de cette période, avec une sensibilité accrue au contexte émotionnel et social et une vulnérabilité aux troubles psychiatriques  – dont 50% surviennent avant l’âge de 14 ans« , rappelle-t-il. Or, les stratégies des plateformes de réseaux sociaux, Tik Tok, Instagram, YouTube, Facebook et autres, sont justement construites pour tirer parti de ce type de sensibilités. « Nous avons mises en avant des interfaces trompeuses, ‘dark patterns’ en anglais, qui visent à manipuler, tromper les utilisateurs pour capter son attention« , détaille Thomas Bayeux. De plateformes permettant simplement de prolonger les conversations potentielles de la vraie vie, les réseaux sociaux sont, grâce à leur design particulier, devenus des marchands de temps d’attention et d’informations de leurs utilisateurs. « C’est par exemple le scroll infini (on n’arrive jamais en bas de page, ndlr), l’enchainement automatique des vidéos, les notifications, les likes, etc« , énumère le chef de projet. Et bien sûr, les effets de « bulle d’information » des algorithmes.

« Certains usages des réseaux sociaux sont associés de façon bidirectionnelle à des troubles anxiodépressifs et des comportements auto agressifs comme les suicides ou l’auto-mutilation« , appuie Olivia Roth-Delgado. Ainsi un adolescent déjà plus sujet à ces soucis de santé mentale aura plus tendance à se tourner vers ces plateformes, dont l’algorithme lui proposera toujours plus de contenu sur le sujet. « Les réseaux sociaux vont l’enfermer dans une spirale de difficultés. »

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Avant les parents, la transformation doit venir des plateformes

Les parents peuvent aider. D’après les études, ils faut qu’ils soient plutôt soutenants, ouverts à la discussion notamment sur les contenus à risque, cherchant à comprendre les motivation de leur ado à aller sur les réseaux sociaux. « Mais les parents aidants sont aussi ceux qui instaurent des règles, avec par exemple une interdiction d’accès le soir avant d’aller se coucher », précise Olivia Roth-Delgado.

Mais les recommandations de l’Anses visent d’abord les plateformes. « Le premier levier c’est sur la responsabilisation des plateformes, avant la famille ou l’adolescent« , insiste Thomas Bayeux. Celles-ci devront être inaccessibles aux mineurs à moins de protéger leur santé mentale, notamment en interdisant les « dark patterns » et en limitant la personnalisation du contenu par les algorithmes. Les comptes des adolescents devront être paramétrés de façon à les protéger efficacement, par exemple en gardant leur contenu privé, sans pouvoir changer avant les 18 ans. Enfin, les plateformes qui voudraient être conformes devraient mettre en place des procédures simples et efficaces de blocage et de signalement des contenus problématiques. « Nos recommandations sont un niveau d’exigence à atteindre du point de vue des risques sanitaires pour les adolescents et ce qui les favorise. Au législateur ensuite de faire des choix sur cette base« , précise Matthieu Schuller – DG adjoint au pôle sciences pour l’expertise à l’Anses. Mais l’idée de faire renoncer ces immenses plateformes à leur stratégie si lucrative fait hausser des sourcils. « Nous ne sommes pas naïfs« , ajoute Thomas Bayeux, conscient que ces recommandations se traduiront potentiellement par une interdiction pure et simple de l’accès aux réseaux sociaux en dessous d’un âge seuil. En Australie, c’est chose faite depuis décembre 2025 pour les mineurs de moins de 16 ans.

En France, un projet de loi en deux articles et qui doit être discuté au Parlement début 2026, compte d’ailleurs interdire « la fourniture, par une plateforme en ligne, d’un service de réseau social en ligne à un mineur de moins de quinze ans » dès le 1er septembre 2026, révèle l’AFP.

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