Comment anticipe-t-on l’évolution du marché des drogues en France ? TREND et SINTES, 25 ans d’expérience

décembre 25, 2025

Comment s’y prend-on pour comprendre les consommations en matière de drogues illicites et même licites ? En France, les nombreuses enquêtes épidémiologiques de l’Observatoire Français des Drogues et Tendances addictives (OFDT) auprès de la population générale permettent de dresser les grandes tendances addictives et les fluctuations de consommation de cannabis, cocaïne, alcool et tabac, et même de jeux d’argent et de hasard, bien installées chez les usagers de la métropole et en outremer. Mais pour aller au-devant de « signaux faibles », l’OFDT se repose sur des enquêteurs proches de milieux plus fermés et de populations les plus consommatrices : celles des concerts, des festivals, des techno parties, du chemsex ou encore les populations en très grande précarité.

Par « signaux faibles », il faut comprendre l’apparition à bas bruit de nouvelles drogues de synthèse sur le « marché de l’offre », de substances que les règlementations ne visent pas encore, ou encore de l’essor de nouvelles façons de consommer des substances déjà classées comme illicites. Des réseaux d’informateurs, de professionnels et ce travail patient de collectes de données structurent les dispositifs TREND et SINTES de l’OFDT. Le colloque organisé à l’occasion de leurs 25 ans d’existence dans les locaux de la Direction de la Santé le 27 novembre dernier, était l’occasion de dresser un bilan de de ces outils sanitaires.

Créés « dans un contexte de naissance de l’addictologie »

TREND et SINTES sont nés en 1999, à un moment où plusieurs ruptures adviennent dans le champ des drogues en France. De nouveaux types de « consommateurs » émergent, socialement plus intégrés que la figure de l’héroïnomane marginal. Les produits consommés se diversifient : apparaissent la MDMA-ecstasy, la polyconsommation mélangeant les substances, les drogues « sniffées » (prise par voie nasale), la diffusion des amphétamines, de la kétamine, de la cocaïne base (« crack »). Les années 90 sont également des moments de rupture sur le plan sociétal : « Produits et usages deviennent encore plus visibles, plus documentés par des travaux de sciences sociales, et des rapports institutionnels. Dans un contexte de naissance de l’addictologie et d’avancées en neurobiologie, le modèle de la sanction pénale s’effrite ; ce qui fait problème, c’est moins un produit qu’un comportement d’usage » explique Clément Gérôme, coordinateur national du dispositif TREND quand il évoque le contexte de la naissance des deux dispositifs.

TREND, SINTES, qu’est-ce que c’est ?

TREND et SINTES sont donc nés au moment le regard porté sur les drogues change : les autorités sanitaires cherchent à limiter les risques chez l’usager. Leurs particularités à tous deux est de documenter– avec rapidité– l’offre de nouveaux produits, de nouvelles molécules psychoactives régulièrement imaginées par les chimistes clandestins, les usages inédits, peu connus des pouvoirs publics, et d’identifier les plus à risques. Au contraire des grandes enquêtes, qui, elles, cernent des usages bien ancrés au sein de larges groupes populationnels.

Des dispositifs sans équivalent dans le monde

« A l’étranger, la connaissance des substances psychoactive en circulation passe par des saisies effectuées par les services de police et de douanes », précise à Sciences et Avenir Sabrina Cherki, coordinatrice nationale de SINTES. Les Etats-Unis, le Canada et l’Australie ont des systèmes de surveillance des drogues mais ceux-ci sont coordonnés par des services d’application de la loi, ou des instituts de santé publique. « La méthodologie singulière de SINTES » repose sur des « collectes anonymes et gratuites, bénéficiant d’analyses en laboratoire très résolutives ». Autre particularité, SINTES produit ses propres données contrairement au DIMS (Drug Information Monitoring System) aux Pays-Bas, un dispositif « cousin » qui travaille à partir de « plusieurs sources de données ». Pour SINTES, ce sont plus de 700 collecteurs et collectrices qui construisent ces données.

Connaissance du terrain, remontée de données qualitatives et attention portée sur la détection de phénomènes émergents dits faibles sont une démarche unique en Europe, et même dans le monde. Chaque fois que TREND recueille –à la manière d’une enquête sociologique– le témoignage de personnes précarisées pour lesquelles la prise de drogues devient une stratégie de survie, ces données qualitatives permettent plusieurs choses : contextualiser les conditions dans lesquelles ces drogues sont consommées, identifier de manière précoce des phénomènes émergents, identifier les usages liés à des régions.

Comment fonctionnent ces outils ?

  • Ils s’intéressent à des populations avec des consommations les plus à risque, celles qui n’apparaissent pas dans les enquêtes épidémiologiques en population générale : le milieu festif techno et la marginalité urbaine. Puis, depuis la fin des années 2000, des enquêtes ponctuelles ne cessent d’amplifier leur portée : le milieu des chemsexeurs, les quartiers populaires, les territoires ruraux, les petites villes, les zones transfrontalières. de manière encore ponctuelle et récente. Les premières enquêtes portant sur les travailleurs saisonniers et de l’agroalimentaire en Bretagne et Paca seront publiés en 2027.
  • Les informations sont produites par un réseau de personnes travaillant dans les secteurs sanitaire, social, associatif ou les services de l’ordre, suffisamment engagés le terrain pour capter et évaluer les dernières tendances en matière de consommation de drogues.
  • les informations collectées au plus près du terrain sont par nature très différentes selon les lieux du territoire nationale. Ces spécificités géographiques renforcent la pertinence des informations, un atout supplémentaire pour aider les autorités sanitaires à construire des politiques, ce qui est qualifié de « signaux faibles »
  • Selon les années, ces « signaux faibles » représentent jusqu’à 10 à 15 nouveaux produits psychotropes de synthèse proposés par des trafiquants.

TREND : un regard « non normatif » sur les drogues

TREND (pour Tendances récentes et nouvelles drogues), effectue une veille sur l’apparition récentes de nouvelles molécules, de nouveaux usages par le biais d’enquêtes auprès des usagers. Et sur des substances qui ne touchent qu’une petite proportion de la population : « les cathinones, la cocaïne basée (crack), le LSD, la kétamine, concernent moins de 20% de la population »  rappelle Clément Gérôme. Leur rareté fait qu’elles n’apparaissent que très peu dans les autres grandes enquêtes de l’OFDT : « les enquêtes en population générale n’ont pas la méthodologie ni les outils pour documenter rapidement et finement les phénomènes émergents ». La prise d’informations se fait auprès de populations difficiles à joindre, parce qu’en déplacement, en situation de précarité économique en exclusion totale. L’approche des drogues par TREND est sociologique, « non-normative ; les drogues ne sont ni bénéfiques, ni dommageables » précise Clément Gérôme. Les enquêtes TREND s’attachent aux perceptions et ressentis des usagers eux-mêmes, elles décrivent aussi leur quotidien, leurs stratégies pour survivre et se préserver.

SINTES pour les substances en circulation

Le Système d’identification national des toxiques et des substances (SINTES) est l’autre outil de veille sanitaire. Il se concentre sur les substances psychoactives en circulation : leur composition, leur prix, leur mode de consommation. Là encore, la coopération des usagers en milieu festif et précaire est déterminante, et à nouveau grâce au travail d’intervenants associatifs et sanitaires sur le terrain. Les échantillons ne sont récoltés dans des situations spécifiques : les usagers constatent des effets secondaires inattendus ou indésirables et acceptent de céder une portion de leur dose pour analyse qui se fera par un réseau de laboratoires toxicologiques liés à SINTES. Les informations sont remontées vers la coordination nationale du dispositif. Il faut garder en tête que le nombre d’échantillons collectés reste insuffisant pour donner une image exacte des teneurs et compositions des produits en circulation sur le plan national.

L’OFDT a la capacité de lister des indications de prix chaque année des principales drogues illicites vendues et précise les fluctuations de prix d’une région à l’autre.

Extrait du tableau
Un exemple de prix constatés et synthétisés par TREND pour l’année 2024 Extrait de Gérome C. (2025) Substances psychoactives, usagers et marchés : tendances en 2024, Tendances, OFDT, novembre 2025, n°170,9p

Quelques exemples de résultats

L’accès à des traitements de substitution pour prévenir les overdoses d’opioïdes a été justifié par les analyses des dispositifs.

Les enquêtes ont permis d’identifier l’usage du protoxyde d’azote chez de jeunes usagers, ou encore la migration du trafic de drogues sur des messageries instantanées lors de la pandémie de Covid-19, une pratique qui est restée depuis. Et enfin, un cluster d’overdoses se déclare en Île-de-France en mai 2023. Il devient l’évènement qui démontre par la suite l’utilité du dispositif SINTES partie prenante de systèmes d’alerte sanitaire précoce au niveau du pays mais aussi de l’Europe. L’identification rapide de dosages mortels de cannabinoïdes de synthèse mélangés à de l’héroïne permet de stopper une cascade d’accidents chez les usagers

Des dispositifs qui ne touchent pas encore tout le pays

Les deux dispositifs n’existent pas de manière égale sur tous les territoires ultramarins avec des problématiques attachées à celles des territoires étrangers voisins, ou la proximité avec les plaques tournantes du narcotrafic mondial. SINTES est désormais présent à la Réunion, en Martinique, Guadeloupe, Guyane, Saint Martin, Saint Barthelemy et Mayotte, TREND ne l’est qu’à la Réunion. « Des projets d’implantation de Trend sont en cours dans les territoires ultramarins. » expliquent Clément Gérôme et Valérie Ulrich, responsable de l’unité scientifique Focus à l’OFDT, à Sciences et Avenir. Ils reconnaissant qu’« historiquement, il y a un déficit d’information sur les questions d’addiction mais plus globalement encore, sur des données en santé publique dans ces territoires. ». SINTES n’est pas implanté en Corse, mais aussi en Polynésie Française, soit 3 500 km² d’îles dispersées sur un territoire presque aussi vaste que l’Europe, « un territoire à l’insularité multiple » reconnaît Sabrina Cherki « qui rend complexe le transport d’échantillons, les capacités logistiques et analytiques bien que la principale raison reste toutefois la gouvernance sanitaire dans ce territoire. » Faute de moyens, les points de collecte acheminent avec difficultés les échantillons de drogue vers la ville où est implantée la coordination locale.

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Et à l’avenir ?

Face à l’accélération de la diffusion des nouveaux produits de synthèse, SINTES espère opérer une « montée en gamme », explique sa coordinatrice nationale, Sabrina Cherki. Pour «anticiper le plus possible l’arrivée de nouvelles substances », le dispositif envisage « d’acheter des équipements de pointe, de s’appuyer sur certains outils de bio-informatique (une approche dite « réseaux moléculaires », facilitant la comparaison des analyses quand on ne connaît pas la composition chimique d’un échantillon de drogue, ndlr). L’avenir des deux dispositifs est lié, comme pour beaucoup d’enjeux en santé publique, à des moyens supplémentaires : étendre les réseaux de collecteurs dans les départements et régions d’outre-mer peu ou pas couverts jusqu’à maintenant par le dispositif SINTES, s’intéresser davantage à d’autres catégories de consommateurs qui ne fréquentent pas les espaces sur lesquels TREND enquête déjà, les zones rurales, les petites villes.

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