Les centrales nucléaires représentent-elles un risque pour la santé de leurs voisins ? Alors que la France compte encore reposer l’essentiel de sa production énergétique sur le nucléaire, force est de constater que cette question n’est toujours pas entièrement réglée. Certes, le risque de cancer lié aux accidents de ces centrales est mieux documenté, avec notamment l’exemple de Fukushima, au Japon.
Mais il devient plus difficile d’affirmer un tel risque en dehors de ces évènements exceptionnels. Pourtant, il est connu que, même avec un fonctionnement normal, ces centrales peuvent émettre une faible irradiation, posant un risque potentiel pour les employés travaillant sur place. Mais qu’en est-il des personnes vivant à proximité, qui pourraient être exposées à des niveaux beaucoup plus bas d’irradiations, mais pendant des décennies ? Une étude de l’Université de Harvard publiée le 23 février 2026 dans la revue Nature Communications tente de répondre à cette question en croisant les données de mortalité par cancer de chaque comté états-unien et leur proximité à des centrales nucléaires.
Une corrélation inquiétante
Aux États-Unis, le plus gros producteur d’énergie nucléaire au monde (avec environ 30 % de la production globale), les centrales nucléaires sont distribuées inéquitablement à travers le territoire. Le pays compte plus de 90 réacteurs nucléaires, localisés dans 28 états, concentrés principalement dans l’est du pays. Les chercheurs ont analysé l’exposition de chaque comté à ces centrales nucléaires, prenant en compte des proximités inférieures à 200 kilomètres d’une ou plusieurs d’entre elles. Puis, ils ont associé ces proximités aux données médicales de chaque comté entre 2000 et 2018, afin de voir s’il y aurait un quelconque lien entre cette exposition et le taux de mortalité à cause de cancer. Résultat : il y aurait une corrélation entre la proximité des centrales et la mortalité due au cancer.
« Je pense que la méthodologie de l’étude est tout à fait correcte, je n’ai absolument rien à redire là-dessus, déclare Florent de Vathaire, épidémiologiste expert en radiation à l’Université Paris-Saclay. Toutefois, le résultat n’est pas cohérent avec ce qu’on pense actuellement, sauf si les émissions des centrales nucléaires américaines sont plus importantes qu’on ne le pense. Nous avions déjà fait une analyse similaire autour des centrales nucléaires françaises, il y a une vingtaine d’années, et nous n’avions rien trouvé. » Contrairement à l’exposition causée par des essais nucléaires, comme c’était le cas en Polynésie française, où son équipe a mis en évidence un risque accru de cancer de la thyroïde, dans une étude publiée en 2023 dans JAMA Network Open. “Mais là on parle de doses beaucoup plus élevées que celles générées par une centrale nucléaire”, rappelle-t-il.
Une étude d’une puissance inégalée
Les auteurs de l’étude sont conscients que leurs résultats vont à l’encontre d’une grande partie d’études précédentes sur le sujet. Ils expliquent cette différence par un pouvoir statistique plus élevé, permettant notamment de prendre en compte l’effet cumulatif causé par la proximité d’un même comté à plusieurs centrales. Aussi, ils précisent que beaucoup de ces cancers sont rares, et donc qu’il faut des études très larges pour les déceler. Ce qui n’est pas le cas de la plupart d’études précédentes, qui se focalisaient seulement sur une zone géographique et qui ont donc peut-être trop peu d’habitants pour détecter un quelconque lien.
« On doit se poser cette question : si ce lien existe, est-ce que c’est possible qu’on ne l’ait pas vu avant ? Est-ce que, dans le passé, on a déjà fait une étude suffisamment grande, avec les millions de morts par cancer pris en compte par cette étude, qui aurait permis de voir ce lien ? se demande Florent de Vathaire. C’est important, car il y a des gens qui sont porteurs de mutations rares qui prédisposent au cancer radio-induit, et si vous faites une étude sur des petits nombres, vous ne les aurez pas, à cause de cette rareté. Or, chez ces gens avec une plus grande susceptibilité, le risque de cancer augmente même avec de très faibles doses de radiation. » Il est donc possible que les études précédentes n’étaient tout simplement pas assez puissantes pour détecter ces cas rares et donc ce risque accru de cancer. Puisqu’il s’agit de la première étude qui prend en compte l’ensemble des États-Unis et qui analyse le risque à long terme en fonction de la distance aux centrales, c’est plausible qu’elle soit aussi la première suffisamment puissante pour mettre en évidence ce lien.
Un risque qui augmente avec le temps d’exposition
Et ces résultats, observés en détail, semblent plausibles. Ils montrent en effet que le risque de mortalité à cause du cancer serait particulièrement élevé chez les personnes de plus de 65 ans, avec un risque relatif qui augmente d’environ 20 %. Selon cette analyse, la proximité de centrales nucléaires serait responsable d’environ 4200 décès par an.
“Ces variations par classe d’âge sont cohérentes avec ce qu’on sait aujourd’hui, car l’effet des radiations se manifeste après une très longue période de latence, explique Florent de Vathaire. C’est vrai pour les cancers, ainsi que pour les pathologies cardiaques, pour les pathologies auditives et pour toutes les autres maladies causées par la radiation.”
Les auteurs précisent que leur étude montre une corrélation et pas forcément un lien de causalité entre proximité aux centrales nucléaires et risque accru de mortalité par cancer. Ils soulignent toutefois que ces résultats sont suffisamment inquiétants pour mériter qu’on s’attarde sur cette question, avec des études plus poussées sur les conséquences potentielles d’une exposition à long terme aux centrales nucléaires.

